DE VOUS AIEUX, en passant par moi !

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Alphabétisation

 

"De ce requis pour signer, les déclarants ne le font pour ne savoir"

 

ne sait signé.PNG

Tout généalogiste qui se respecte  a été à un moment ou un autre de ses recherches confronté à cette inévitable phrase qui concluait les actes paroissiaux ou d'Etat Civil.

Mais qu'en était-il réellement de la capacité de nos ancêtres à signer et plus généralement à lire et à écrire ?

Les données que nous possédons en matière d'alphabétisation reposent sur 3 sources principales :

Premièrement, l'enquête initiée par Louis Maggiolo (1), recteur en retraite de l'Académie de Nancy, entre 1877 et 1879 qui a demandé aux instituteurs français des débuts de la Troisième République d'effectuer 5 sondages chronologiques et rétrospectifs (1686-1690, 1786-1790, 1816-1820, 1866, 1872-1876) parmi les actes de mariage afin de recenser "la capacité des futurs époux" à signer.

Cette enquête a été très fréquemment décriée pour son manque de rigueur, car elle reposait essentiellement sur le bénévolat des instituteurs , 9 départements  n'ont pas été  pas été recensés et la dimension des échantillons montrait une sous-représentation des villes.

N'oublions pas également que l'Alsace et la Lorraine étaient occupées par les Allemands et ce depuis 1871.

Par ailleurs, dès 1845, le Ministère de l'Intérieur faisait procéder tous les ans au relevé systématique du nombre d'époux et d'épouses qui avaient signé leur acte de mariage et Maggiolo a pu bénéficier de ces résultats pour pondérer son enquête. (2)

Pendant des décennies, les spécialistes ont débattu  sur la pertinence du choix de la signature comme un bon indicateur du niveau de l'alphabétisation des français.

En effet, certains pensaient que l'aptitude à savoir signer ne constituait qu'un stade tout à fait primaire de l'alphabétisation de nos ancêtres.

Le problème était d'autant plus compliqué que par le passé, l'apprentissage de la lecture et de de l'écriture n'a pas toujours été simultané.

C'est R.Schoffield  qui conclut  le débat en suggérant " que la capacité à signer est un bon  indicateur intermédiaire entre la maîtrise de la lecture et l'écriture" (3)

Malgré ses imperfections, les recherches  récentes ont montré que les conclusions de l'enquête Maggiolo restaient pertinentes au moins dans leurs grandes lignes.

La deuxième source dont nous disposons est le recensement de population de 1866, qui est le premier qui fasse état de données sur le niveau d'instruction de la population française à l'exclusion des enfants de moins 5 ans supposés analphabètes.

Les habitants y sont répartis en quatre catégories :

1 Ne sachant ni lire , ni écrire

2 Sachant lire seulement

3 Sachant lire et écrire

4 Absents ou non-réponses.

 

degré instruction recensement 1866.PNGsource : AD Pas de Calais

 

Dernière source et non des moindres , les registres de recrutement militaire qui s'appuient sur les déclarations des conscrits sur leur  degré d'instruction,  et ce depuis la classe 1827 .

Plusieurs catégories également :

Degré 0 : ne sait ni lire ni écrire
Degré 1 : sait lire seulement
Degré 2 : sait lire et écrire
Degré 3 : possède une instruction primaire plus développée
Degré 4 : a obtenu le brevet de l'enseignement primaire
Degré 5 : bachelier, licencié, etc. (avec indication de diplôme)
Degré X : dont on n'a pas pu vérifier l'instruction

Seul inconvénient, cette source ne concerne que les hommes bien évidemment.

 

degré d'instruction.PNG
extrait d'un registre matricule

(Source AD Pas de Calais)

 

Trois sources donc diverses mais convergentes quant à leurs résultats et conclusions :

 

Dès la fin du XVIIème siècle, on constate une fracture entre une France du Nord/Nord-Est plus alphabétisée que celle du Midi selon un axe Saint-Malo/ Genève mais également entre les villes et la campagne.

Des disparités régionales donc , mais également "sexuelles".

Ainsi, le taux d'alphabétisation des jeunes adultes en 1686-1690 est de 29% pour les hommes et 14% pour les femmes ; en 1786-1790 ce taux passe à 47% pour les hommes et 27% pour les femmes.

En 1871-1875 la proportion des hommes sachant signer s'élevaient à 78%, celle des femmes à 66%.

On voit que l'écart entre les hommes et les femmes se réduit rapidement. Le taux d'alphabétisation des filles s'accélère pour dépasser celui des garçons en 1911 grâce en particulier à  l'instauration de la Loi Guizot tout d'abord puis en 1881/1882 avec les  lois Ferry  sur la gratuité de l'Ecole et l'Instruction Obligatoire.

C'est d'ailleurs toujours une constante en France où le taux d'illettrés (4)  est légèrement supérieur chez les hommes par rapport aux  femmes.

Disparités sociales aussi bien évidemment :

Ainsi, entre 1883 et 1902, on constate encore un taux d'illettrisme très  important chez les domestiques, les ouvriers agricoles  et les agriculteurs et ce  par rapport aux classes les plus  aisées.

Par contre , le taux d'illettrés chez les ouvriers décroit plus vite que dans le milieu agricole.

Mais qui dit alphabétisé, ne dit pas forcément très à l'aise avec les subtilités de l'écriture et de l'orthographe et nombreux sont ceux de nos ancêtres qui signent maladroitement en lettres "bâtons" ou à défaut mettent leur marque en forme de croix : "Signe d'engagement sur la croix du Christ ! "(5)

En 1911; 96% des jeunes hommes et des jeunes femmes de 18-24 ans sont alphabétisés. (6)

Et à l'aube du centenaire de la première guerre mondiale, qu'en est-il de nos poilus ?

Ils savent quasiment tous lire et écrire. Et cela est d'autant plus flagrant qu'ils sont jeunes.

L'Ecole Républicaine a joué son rôle intégrateur et c'est une génération de conscrits instruits qui est mobilisée le 1er Août 1914  formatée par "les bataillons des hussards noirs de la République" (7) pour aller reprendre l'Alsace et la Lorraine "aux boches"

Ainsi sur les 316 200 hommes qui constituèrent la classe de 1910, 2,79 % ne savaient ni lire et écrire (8808) et 1,14 % savent lire uniquement (3607). (8)

Et quand ils ne se battaient pas, les poilus écrivaient et lisaient !

 

enquête maggiolo.gif

 

(Mai 2014)

 

(1) Louis Maggiolo (1811-1895) est né à Nancy. Professeur au collège de Lunéville (1830-1846), principal du collège de Pont-à-Mousson (1846-1853), il est nommé inspecteur d’académie à Châteauroux (1854) puis de la meuse (1846-1853), avant de devenir inspecteur d’académie de Nancy (1861-1868). Il est recteur de l’académie de Nancy (19 juin 1868-17 octobre 1871).

Mis à la retraite en 1871, Louis Maggiolo mène une vaste enquête rétrospective sur l’enseignement primaire, à partir des actes de mariage. La capacité à signer des futurs conjoints est relevée par sondages depuis la fin du XVIIe siècle ; le travail de collecte est effectué bénévolement par des instituteurs des débuts de la IIIe République. De nombreux historiens (F. Furet et J. Ozouf en particulier) ont revisité cette enquête, à la suite de l’article de Fleury et Valmary paru dans Population en 1957.

(2) Rapporté par François Furet et Wladimir Sachs  "La coissance de l'alphabétisation en France (XVIII°-XIX° siècle) in Annales, Economies, Sociétés, Civilisations. 29ème année, N 3, 1974, pp. 714-37.

(3) R.SHOFIELD, "The measurement of literacy in pre-industrial England", dans Literacy in traditional societies, edited by Jack Goody, Cambridge University Press, p.524.

(4) Sont considérées comme illettrés, les personnes étant passées par le système scolaire et ayant oublié l'usage de la lecture et/ou de l'écriture.

(5) Cité par Jean Louis Beaucarnot dans " Réussir sa Généalogie. Marabout (Oct.2006)

(6)  Après la Démocratie » d'Emmanuel Todd, éditions Gallimard, 2008, page 54.

(7) Hussard noir est le surnom donné aux instituteurs publics sous la IIIe République après le vote des lois scolaires dites « Lois Jules Ferry » et le vote de la Loi de séparation des Églises et de l'État en 1905.

C'est à Charles Péguy (1873-1914) que revient la paternité de l'expression « hussards noirs » à l'usage des enseignants dans L'Argent en 1913.

(7) Cité dans le journal quotidien "Le Stéphanois" publié fin juillet, début août 1911.

 

Autre source :

Un approche de l'illettrisme en France.

La signature des actes de mariage au XIX° siècle dans "l'enquête 3000 familles". Histoire & Mesure (2004).

 

 



31/05/2014
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